Contes

Les contes sont une représentation de ce que nous percevons et de ce que nous sommes, de même que divers textes et poèmes. Ecrire ses propres contes pousse à puiser le sacré qui est en nous et l'exploiter avec son propre vocabulaire. Je vous propose donc divers textes que j'ai écris. J'espère que vous prendrez autant de plaisir à les lire que j'en ai eu pour les écrire.

 

 

 -LES TROIS PAINS DU PERE DOUE-



Il était, dit-on, un rescapé de la bataille de Mag Tured qui opposa les Thuata de Danaans contre les fomoirés. Il eut en récompense, raconte t-on encore, des terres qui s'étendaient de cent lieux du Nord au sud et de l'Est à l'Ouest.
De la cime de son plus haut pommier, on ne voyait à l'horizon que l'étendu de sa propriété. Et rien au-delà!
Avant l'ultime bataille, Nuada et Diantech lui offrirent le germe d'un pommier qu'il planta au centre de ses terres, ici, dans la Domnonée Armoricaine , au centre de ses champs de blé.
Il rencontra, peu de temps après son installation dans notre pays, Bénédig, dont il tomba éperdument amoureux.
De leurs idylles naquirent trois enfants: Alanic, Gurvan et Mael.
De ses trois fils, la nature lui offrit le panache de la diversité car l’ainé était blond aux yeux bleus, le second, roux aux yeux verts et le dernier, brun aux yeux noirs.
Dans leurs différences s’associaient aussi leurs talents. Le premier excellait dans l’art de l’écriture, le second dans la connaissance des plantes médicinales et le troisième fut un admirable orateur capable de charmer des foules.
On notait néanmoins un point commun entre eux : ils héritèrent de la grande beauté de leur mère.
Les années s’écoulèrent ainsi dans le bonheur et le respect.
Car de ses terres, le père doué apporta le travail et le pain dans toute la contrée. Il usa de la fertilité de ses terres pour y planter du blé. Il apporta de la main d’œuvre aux gens sans travail et étendit la prospérité du meunier qui dut ériger deux autres moulins et à son tour, employer du monde.
Ainsi s’écoulèrent les cycles, ponctués de fêtes traditionnelles qui réunissaient le peuple dans la joie et la paix.
Mais, dit-on, les caresses de la destinée sont parfois rugueuses et la chance peut prendre un goût amer pour le commun des mortels.
Bénédig, après Imbolc, fut prise d'un mal étrange qui la cloua au lit. Le Druide du village, ne connaissant les maux de cette maladie, ne put traiter le mal dont elle souffrait.
Son état s'aggrava de jour en jour jusqu'à ce que la vie quitte son corps.
De sa vie, le père doué ne connut de douleur aussi forte que celle-là. En plus de tarir ses larmes, elle noua son ventre, obscurcit son esprit et l'asséna de mille torpeurs.

Peu à peu, il se laissait aller dans sa tristesse, goûter chaque jour à sa profondeur, s'enfoncer toujours plus dans ses abîmes.
Puis il délaissa l'intérêt qu'il portait à sa propriété et aux terres qui la cernaient. Motivé par d'obscurs prétextes, il congédiait chaque jour un de ses employés jusqu'à ce qu'il n'en resta aucun.
Ses terres finirent par prendre le reflet de sa propre désolation.
Des semaines s'écoulèrent mais il aperçut avec désarroi que sa douleur le rongeait toujours. Bien qu'autrefois un grand guerrier, il comprit au fond de lui même que la douleur n'est pas un ennemi que l'on peut trancher de sa lame, la chasser ou l'occire aussi facilement.
Bien des tumultes se bousculèrent dans son esprit et son impuissance laissait place à la colère. Une colère qui se voulait vengeresse, peut-être aussi détentrice d'un soulagement encore illusoire.

Il s'en prit à ses fils.
Aisés durant l'existence de leur mère, ayant eu accès à toutes les connaissances, il n'avaient jamais goûté à l'expérience de la terre. Aussi leur demanda t-il de faire germer, pousser et entretenir ses terres des prochains blés. Il leur donna, à chacun d'eux, une jarre de cinq litre d'eau qu'ils pourraient remplir au ruisseau afin d'arroser les champs.
Cette tâche était impossible à réaliser, mais ses fils ne dirent mots.

Alanic, Gurvan et Maël s'entretinrent sur l'organisation du travail à venir. Ils décidèrent ensemble, que chacun leur tour, ils entretiendraient les terres jusqu'à la moisson.
Ils comprenaient tous trois que leur père souffrait et peut-être que d'ici-là, la raison reprendrait place dans son esprit.

Alanic fut le premier à prendre le travail. Pus âgé que les deux autres, il s'était mis à l'ouvrage avant eux.
Son travail fut long et éreintant. Les jours succédèrent aux semaines sous le cycle du mois de mai.
Les nuits ne suffirent plus à compenser sa fatigue et manger même devint un effort qui l'éreintait encore plus.
Un jour, alors que le soleil tapait haut dans le ciel, il s'accorda un peu de répit. Rien qu'un peu se dit-il, juste quelques minutes sous l'ombrage du pommier qui trônait au centre des terres.
Il s'y rendit et s'y assit quelques instants. La fatigue, déjà bien présente mais encore trop silencieuse, se réveilla et l'étreignit de sa force... il s'endormait.
Alors que le sommeil alourdissait ses paupières, il vit une petite fille blonde s'avancer vers lui et lui murmurer à l'oreille:
"_ Reposes-toi mon doux Alanic. Dorénavant, tu ne souffriras plus!"
Elle déposa un baiser sur son front et il ferma les yeux.
C'est ainsi que paisiblement, il emprunta le chemin de l'autre monde.
Mais lorsqu'il eut lâché son dernier souffle, une vent chaud balaya les cultures et le blé blondit sous sa caresse.

La nuit était tombée depuis longtemps déjà et le père doué, excédait par l'absence de son fils, alla le rejoindre sur les terres.
C'est là qu'il vit avec stupéfaction le corps de son fils sans vie et les blés mûrs avant l'heure.

Les obsèques eurent lieu quelques jours après cette triste découverte. La douleur, silencieuse, devint plus tonitruante encore pour le père doué. Sa colère se mua rage impuissante. Il accusa ses deux fils de ne pas avoir porté main forte à leur aîné et l'avoir laissés se dépérir jusqu'à ce que la vie le quitte. Il ne changea pas d'avis sur le châtiment qu'il leur avait déjà imposé.

Gurvan, le deuxième des enfants, se mit à son tour au travail. Il moissonna une partie du blé mûr afin que le meunier puisse le moudre et s'occupa de l'entretien du reste de la production.
La jarre qu'on lui avait remise, son principal outil, eut vite fini par devenir insupportable à porter chaque jour durant. Et les jours se succédèrent aux semaines. Les nuits ne suffirent plus à lui rendre sa vitalité.
Un jour, alors que le soleil tapait haut dans le ciel, il ressentit l'envie de se rendre au pied de ce majestueux pommier dont l'ombrage lui promettait une fraîcheur bienfaisante.
Il s'y assit quelques instants et ressentit une profonde envie de dormir.
Alors qu'il vacillait entre rêve et conscience, il aperçut une jeune fille rousse s'approcher de lui. Avec un sourire radieux, elle se baissa vers lui et lui murmura:
"_ Reposes-toi mon doux Gurvan. Dorénavant, tu ne souffriras plus!"
Elle déposa un baiser sur sa joue et ses paupières s'abaissèrent paisiblement.
Il lâcha son dernier souffle.
A nouveau, un vent chaud balaya les cultures et le blé, déjà blond, roussit sous sa caresse.

Lorsque le père Doué trouva son second fils, une brèche s'ouvrit dans son cœur et saigna abondamment. Sa raison plongea dans la tourmente et des larmes vinrent mouiller ses yeux. Mais le guerrier parvint à les retenir. Et sa rage céda la place à une haine cancéreuse qui se répandit dans tout son être.
Il s'empara d'un bâton d'if et frappa violemment son dernier fils dans le dos avant de lui ordonner de finir la besogne de ses frères.

Maël poursuivait donc la besogne. Il est inutile de vous conter cette mésaventure dans le détail, car elle est identique aux précédentes.
Le jeune homme travailla dans le silence, faisant mauvaise fortune bon gré de ce qu'il vivait et avança dans son travail en affrontant l'adversité.
Le pommier était là, étendant son ombrage prometteur et Maël s'y rendit et buvant l'eau de sa cruche en s'asseyant.
Un bien-être s'empara de lui et il sentit son corps lointain.
Il porta sa main aux yeux, comme pour les cacher des rayons du soleil, et il vit une femme brune s'approchait de lui. Elle était si belle et douce qu'il se laissa aller dans sa torpeur.
Elle se pencha vers lui et lui murmura:
"_ Reposes-toi bien mon doux Maël! Dorénavant, tu ne souffriras plus."
Elle déposa un baiser sur ses lèvres et il aperçut les premiers rivages d'Avalon.
Une dernière fois, un vent chaud balaya les cultures et le blé, déjà roux, noircit sous sa caresse.

Il serra les poings si fort que les paumes de ses mains en saignèrent. Il prit son fils dans ses bras, le ramena dans leur propriété et l'allongea dans sa couche.
Il s'agenouilla et implora que la malédiction ne s'abatte sur lui.
Il passa une main dans les cheveux noirs de jais de son fils, bascula la tête en arrière et hurla. Il hurla si fort, dit-on, que la nuit en gela d'effroi en ce début de mois d'aout.
Et plus personne ne le vit!
Les jours s'écoulèrent, succédant aux semaines.

Bénédig, sa femme, était très attachée aux fêtes traditionnelles celtiques. Samhain, disait-elle, était sa favorite. Elle rendait hommage aux morts et se célébrait au mois de novembre, première période du cycle obscur.
Mais on était encore très loin de Samhain!
Aussi, dans certaines tribus, on parlait des Anaons. Les anaons étaient les âmes en attente. Celles qui erraient sur terre avant de savoir si elles se réincarneraient ou accéderaient aux disque supérieur.

Il se rendit dans son grenier et prit un sac de farine que chacun de ses enfants moissonnèrent.
De ses farines, il fit trois pains!
Un pain blanc, un pain roux et un pain noir!
Il dressa une table accompagnée des plus belles ornementations, comme aimait le faire sa femme lors des fêtes traditionnelles.
Comme banquet, il plaça les trois pains, avec, en face de chacun d'eux, une jarre d'eau.
Il alluma des bougies parfumées à la verveine, au thym et à la sauge qu'avait conçu sa douce compagne autrefois.

Et il attendit!
Il attendit que le chant des criquets s'accélèrent, que les croassements montent en chorales et que les engoulevents entament leurs chants nocturnes.
Et la lune atteignit son point le plus haut! Ses rayons pénétrèrent par la fenêtre et inonda la pièce.
Le père doué s'attabla.
Il prit le premier pain, le pain blanc et en déchira un morceau de ses mains.
Il s'empara de la jarre d'eau et se servit dans une coupe en étain.
Il porta le pain à la bouche et mordit dedans à pleine dents!
Le pain avait un goût délectable, comme jamais il n'en avait mangé.
Et les mots sortirent de sa bouche, comme un flot intarissable....
"_ Ohhhhhh!!!!! Alanic!!!! Alanic! Comme tes histoires me manquent! Comme ton imagination, qui me faisait rêver en silence, me tourmente aujourd'hui par son absence. Mon doux Alanic, mon tout premier,..... je t'aime! Je t'aime et tu me manques!"
Et il ne put se retenir!
Il pleura sans pouvoir s'arrêter. Il pleura et abaissa les armes. Ses armes qui avaient portés préjudices à ceux qu'il aimait.
Un vent froid balaya la pièce et éteignit la bougie qui se dressait devant le pain.
Il aperçut une silhouette lumineuse s'approcher de lui. Elle souriait!
Elle se pencha sur lui et lui murmura:
"_ Reposes-toi, mon doux père! Tu ne souffriras plus! On dit que les eaux qui mènent à Avallon sont les larmes des bienheureux. Mon doux père, je te fais don de mon talent. En ma mémoire, fais-en bon usage!"
L'Anaon déposa un baiser sur le front de son père et disparu.

Ses larmes s'étaient taris quand il s'attabla devant le second pain. Il n'avait jamais autant pleuré de sa vie.
Il se servit du deuxième pain, le pain roux, et le mangea.
il avait un arrière goût de noisette. Délicieux!
Il se servit de l'eau!
Et l'image lui vint!
Celui de sa naissance....
De son enfance et de son adolescence.....
Lui, amoureux des plantes.
Le philosophe de la nature.
Lui, aux cheveux couleur de miel, aux yeux vert émeraude.
Gurvan, son petit second.....
Ses mains tremblèrent!
puis ses bras.
Son corps!
Son esprit!
Son âme.
Il tomba au sol et fut prit de convulsion.
On raconte que si personne n'était intervenu, il aurait avalé sa langue. Mais bien sûr, ce n'est qu'un conte.
Bien heureusement, un second Anaon intervint. C'était Gurvan.
Il se pencha sur son père en lui offrant un doux sourire.
Il lui murmura à l'oreille:
"_ Reposes-toi mon doux père! Tu ne souffriras plus. On dit que le vert de la prairie est le reflet de ton esprit. Sors de ce désert de cendre!!!!! Sens, sens le parfum des fleurs d'aubépine, des plantes qui se marient à la nature dans leurs fragrances subtiles. Sens, mon père et vit! Je te fais don de mon talent! Fais en bon usage!"
Les spasmes cessèrent!
L'Anaon déposa un baiser sur sa joue et disparu.

Il était épuisé!
Il se releva sur son séant difficilement et s'attabla en face du troisième pain!
Il mangea et bu.
.... Maël!
Ses yeux narquois et son regard effronté!
Le petit dernier qui était petit guerrier.
Ses cheveux noirs comme la nuit mais un sourire aussi radieux qu'un levé de soleil.
Les larmes revinrent. Les tremblements aussi.
Et les hurlements!
Des hurlements interminables.
Il ne sentit plus ni son corps, ni son esprit, ni son âme!
Et l'Anaon arriva!
"Maël, mon beau Maël, prends ma main", se dit-il.
Mais l'Anaon n'en fit rien.
Ce dernier lui dit:
"_ Reposes-toi mon doux père! Tu ne souffriras plus! Tu as vu ? tu as vu l'obscurité de ton obstination ? La bêtise de ta cruauté ? Je te fais don de mon talent.... orateur! Fais-en bon usage, cela évitera bien des tourments...."
Il sourit et déposa un baiser sur l'autre joue de son père avant de disparaitre.

Il saignait du nez.
Il se releva et se dirigea vers l'extérieur. Alors qu'il ouvrait la porte, l'Anaon de Bénédig se dressait devant lui. Il s'arrêta net!
Elle lui murmura:
"_ Tes souffrances t'appartiennent, mon amour. Il n'y a aucun honneur à vouloir souffrir, aucun prestige à se taire, aucune fierté dans le refus. Tu as été un grand guerrier.... mais les grands guerriers se reconnaissent en temps de paix! Laisses-nous à présent! Acceptes notre départ! Fais ton deuil. Nous serons toujours avec toi."
Elle déposa un baiser sur ses lèvres et disparut.
Il fit trois pas, vacilla et tomba au sol, inconscient.

La contrée reprit vit!
Les enfants esseulés ou abandonnés trouvèrent refuge dans sa demeure et travaillèrent dans sa propriété.
Les meilleurs pains venaient de là, de la propriété du père doué.
La meilleure famille aussi.
Il travailla dur, très dur aux côtés de ses enfants d'adoptions. Il festoyait aussi à leurs côtés.
il leur apprit l'art 'écrire et de conter, le bienfait des plantes et le pouvoir des mots dans la parole.

Et voilà. Nous voici à la fin de ce conte. Car il s'agit d'un conte bien que le pommier qui trône au centre de ces plantations peut nous faire croire le contraire. en effet, il donne des fruits tous les mois de l'année. Ils sont doux et sucrés et l'on en tire le meilleur cidre au même titre qu'on égaye le palais de leur présence sur la table.
J'aime croire à cette légende. A celle de mon lointain aïeul, le père doué.
Chaque soir, je m'endors au pied du pommier et chaque matin, je déguste une nouvelle aube.
L'heure n'est pas aux trois déesses pour moi.
Les enfants m'attendent. Ils m'attendent pour leurs cours sur l'écriture et le conte, le bienfait des plantes et le pouvoir de la parole.
Mais un jour, oui un jour, peut-être que l'une des trois Dames viendra m'apprendre le sens de l'Unité!

 

 

 
-CORREZE-

Le vieil homme était assis sur le perron de sa masure. Il contemplait le soleil se lever à l’horizon et il songeait à Corrèze dont parlait ses parents et ses grands-parents et ceux avant eux. Il aurait tout aussi bien pu s’appeler Blaise ou malaise mais ce fut Corrèze en mémoire de la naissance de leur famille en ce pays.
Tout ses descendant l’avaient trouvé et vantaient ses mérites mais il fut le seul à ne pas s’en préoccuper durant toutes ces années. Trop occupé à festoyer et guerroyer, il oublia son existence.
Mais aujourd’hui, côtoyant son arthrose dans un souffle court, il craignit que l’ankou ne vienne le prendre bientôt.
Aussitôt pris d’une détermination persistante, il glissa ses pieds nus dans ses sabots, saisit sa canne et prit la route vers Corrèze.

Il marchait déjà sur le vieux chemin avant que le soleil n’eu fait le quart de son parcourt vers l’ouest. Il avança longuement et atteignit le premier village qui croisa sa route. Il s’arrêta près d’une manante qui portait une jarre d’eau sur l’épaule.
« _ Dame, pourriez-vous me renseigner ? Demanda t-il.
_ Faites vieil homme ! Je serais heureuse de vous aider !
_ Avez-vous croisé Corrèze ?
_ Je ne connais point de Corrèze mais décrivez-le moi, je l’ai peut-être vu !
_ D’après ce qu’on m’en a dit, il chevauche une monture invisible au trot ou au galop infernal. Il parcourt le pays d’est en ouest, du nord au sud. Il peut déposer sur votre joue un baiser ou balayer votre masure et vos récoltes d’un coup de main.
_ Vous me parlez là du vent, vieil homme !
_ Vous n’avez pas vu Corrèze, se vexa t-il et poursuivit sa route ! »

Il marcha encore longtemps avant de s’arrêter au village suivant. Il demanda conseil au forgeron en train de battre son fer.
« _ Pourriez-vous me renseigner, mon seigneur ? demanda t-il !
_ Bien sûr ! Que puis-je pour vous ?
_ avez-vous vu Corrèze ?
_ Je ne connais pas de Corrèze mais décrivez-le moi, peut-être l’ai-je aperçu !
_ D’après ce qu’on m’en a dit, il trace le ciel de la pointe de son glaive du levant au couchant. Sa lame est, dit-on, lumineuse le matin et rougeoyante le soir, battue à rouge par une journée ardente.
_ Vous me parlez là du soleil, vieil homme !
_ Vous n’avez pas vu Corrèze, se vexa t-il et poursuivit sa route. »

Au village suivant, il demanda conseil à un haut dignitaire de la bourgeoisie.
« _ Je ne connais pas de Corrèze, vieil homme, mais décrivez-le moi, peut-être que je l’ai aperçu ?
_ D’après ce qu’on m’en a dit, il est fait parfois de sable mais ne se trouve pas qu’auprès des côtes. Il tourmente les idiots et assagit les justes. Il laisse son empreinte mais ne la voit que celui qui sait se poser pour la voir !
_ Je ne connais pas ce Corrèze ! Lâcha l’homme et partit ! »
Le vieil homme allait poursuivre sa route plus avant quand un jeune homme lui lança :
_ J’ai entendu votre conversation, vieil homme. Ne cherchez pas Corrèze à travers les cantons, vous ne le trouverez pas ! Il est trop agile et trop rapide pour vous. Du levant au couchant, il est plus rapide que le vent.
_ Vous avez vu Corrèze ?, s’exclama le vieillard.
Mais le jeune homme ne répondit pas et demanda :
_ Dans votre route, combien de fois votre canne a-t-elle touchée le sol ?
_ Euh…. ! A chaque pas ma foi !
_ Et combien de pas ?
_ Diantre ! Je ne sais pas !
_ La conscience de chaque coup de canne, s’est profité de Corrèze. Corrèze est le temps. Prendre conscience du temps, c’est prendre conscience de la vie.
_ Mais comment se fait-il que vous l’ayez compris avant moi ? Vous si jeune ?
_ Demain, je m’en vais en guerre et le temps pourrait bien s’arrêter derrière la pointe d’un glaive. Vivre en sursis ouvre bien les yeux. Adieu Vieil homme ! »
Et le jeune homme le quitta.

La nuit était déjà tombée et il trouva refuge dans une auberge jusqu’au lever du soleil pour son départ vers chez lui.
Sur le chemin du retour, tout en contemplant le soleil de son levant à son couchant, il s’émerveilla à compter chaque coup de canne sur le sol avant de laisser peu à peu un vide bienfaiteur dans son esprit. Chaque coup de canne avait un sens de même que ses pas ! il se surprit à déguster un esprit sans pensée qui perturbe sa vigilance !
Il s’efforça de vivre ainsi jusqu’à l’arrivée de l’ankou et dès lors qu’il lui prit son dernier souffle, il comprit paisiblement la nécessité de la mort : Renouveler la Vie !